Ni carte ni dessin : une plaidoirie

Ni carte ni dessin : une plaidoirie

Gaël Lebreton explique comment le choc des stratégies adverses donne naissance au paysage

 

                             La mission du peintre telle qu’elle est définie par le commissaire de la cour d’appel est de « faire vue des lieux contiencieulx ». Cela signifie qu’on n’attend pas de lui une représentation exacte de ce qu’il a vu lors de sa visite, mais bien qu’il sélectionne les éléments du paysage qui lui ont été indiqués par les représentants des parties, de façon que la carte intègre véritablement les enjeux géographiques du litige.

L’analyse de la carte et du texte du codex font ressortir quatre types d’objets conventionnels : L’habitat, les chemins, les ruisseaux et la végétation.

Une vue figurée n’est ni une carte, ni un dessin, c’est un discours. Une fois que nous avons validé la fiabilité du dessin et la nature des conventions, il nous faut encore comprendre pour chacun des motifs représentés sur la carte, sa raison d’être et les discussions dont il a fait l’objet. Cette troisième et dernière étape de notre méthode nous permettra de faire la part des informations exploitables de celles qui devront faire l’objet d’études complémentaires. La traduction de cette plaidoirie graphique va se jouer en trois manches : un argument par motif.

 

 1ère manche : Les ruisseaux contre les chemins

 

La raison d’être de la vue figurée est la volonté de Castelferrus de faire reconnaître le préjudice pour ses habitants de parcourir la distance jusqu’à l’église paroissiale de Saint-Aignan. La vue figurée est donc d’abord une affaire de chemins. Anticipant le cas où l’argument ne prendrait pas, les consuls de Castelferrus avaient prévu de dramatiser l’enjeu en y ajoutant des barrières naturelles infranchissables qui bloqueraient le chemin une fois pour toute. C’est ainsi que le plan devient également une affaire de ruisseaux.

Cette stratégie a pour but, comme nous l’avons vu précédemment, de justifier l’appel sur la forme du verdict, devant le sénéchal qui s’est prononcé sur le fond, interdisant à Castelferrus d’implanter un cimetière.

Les chemins et les ruisseaux sont donc des éléments cruciaux de cette vue figurée. Mais, parce que la vérité des enjeux n’est pas là, leur représentation sur la carte va montrer une réalité toute différente au point de se retourner contre leurs initiateurs.

 

 2eme manche : L’habitat, marqueur de légitimité

 

Après la mise en échec de leur stratégie spatiale suite à l’ajout des Esclapats sur la vue figurée, les consuls de Castelferrus vont faire évoluer leur discours : ils ne parlent plus de distances mais s’attachent à décrire l’habitat du village et à recenser la population avec l’objectif implicite de montrer que Castelferrus est aussi important sinon plus que Saint-Aignan. Cette nouvelle stratégie défensive va révéler le véritable objectif de Castelferrus dont l’ouverture du cimetière n’est qu’un aspect.

 

 

               Le château

Le premier type d’habitat, le plus visible, est constitué du château fort de Castelferrus et de l’église Saint Jean-Baptiste de Saint-Aignan. Ces deux édifices sont représentés à une échelle beaucoup plus grande que les autres maisons des villages, c’est donc ces deux bâtiments que l’œil voit en premier. De plus, ils sont dessinés dans leur intégrité, sans aucun contact avec les bâtiments voisins.

Dans l’univers mythique occidental, ce château fort, à lui seul, pourrait soutenir la candidature de Castelferrus comme siège de la paroisse : il ne fait aucun doute que son seigneur serait en mesure à la fois de construire une église paroissiale, protéger la population et garantir le bon fonctionnement des institutions.

               Le fort

Le peintre de la vue figurée a représenté sur la carte un second type d’habitat qui s’apparente à des villages fortifiés, l’un à Castelferrus, l’autre à Saint-Aignan. Dans les deux cas, il s’agit d’un ensemble de maisons individuelles disposées en cercle autour d’une place centrale.

Les consuls de Castelferrus veulent montrer ici la supériorité de Castelferrus à protéger ses populations et donc à abriter le siège de la paroisse de Saint-Aignan et Castelferrus.

               Le quartier d’habitation

Le troisième type d’habitat représenté sur la carte est une série de maisons attenantes, disposées le long des chemins et de part et d’autre de la voie. Cet habitat est désigné sur la carte par le terme « barrys », mais le compte-rendu du procès parle également de « cartier » ou « quartier ».

L’enjeu est capital pour Castelferrus qui veut montrer sa supériorité numérique sur Saint-Aignan. Cela a deux avantages : d’une part l’importance de la population de Castelferrus renforce les risques liés à la distance en exposant « une multitude de peuple » au « danger ». D’autre part, l’importance numérique justifierait la requête de Castelferrus de devenir le siège d’une paroisse.

               L’habitat isolé

L’habitat dispersé est clairement reconnaissable par la représentation de maisons isolées. Il constitue le quatrième et dernier type d’habitat représenté sur la carte.

Dans la lutte d’influence que se livre Castelferrus et Saint-Aignan, les maisons isolées constituent un enjeu particulier. Effectivement une maison isolée n’est ni assimilable à un « barry » ni au « fort ». Elle n’est donc pas comptée dans le recensement des feux fournis par Castelferrus et ne pèse pas dans la compétition démographique entre les deux villages.

La seconde manche est emportée de façon écrasante par Castelferrus qui exploite habilement l’un de ses atouts pour soutenir sa requête en autonomie. La comparaison de l’habitat et de la population révèle les leviers d’un rapport de force entre villages, susceptible de remettre en cause l’autorité traditionnelle de Saint-Aignan sur Castelferrus (la puissance de la seigneurie, le niveau de justice, les fortifications, le nombre d’habitants, le nombre de paroissiens, la taille et les attributs de l’église). La population et la composition de l’habitat sont manifestement donc pas comptée dans le recensement des feux fournis par Castelferrus et ne pèse pas dans la compétition démographique entre les deux villages.

[1] ADTG H230 – Procès-verbal, Feuillet n° : CLXI verso – Photo n° 399.

 

  3eme manche : La frontière, démonstration du pouvoir

 

La constance de l’avocat du prieur à vouloir faire inscrire les limites de la paroisse alors que jamais les avocats des consuls ne précisent les frontières de leur propre village, nous montre que la convention graphique représentant les juridictions est le fruit de la volonté du prieur.

carte-archeologique

Sur la figure ci-dessus, la zone mauve correspond au territoire actuel de Castelferrus et la zone bleu-grise à celui de Saint-Aignan. La correspondance des lieux représentés sur la vue figurée avec les limites des communes est extraordinaire. Toute la partie supérieure, qui est intacte, s’arrête précisément sur ces bornes. Cela montre que la vue figurée de Castelferrus et de Saint-Aignan représente la paroisse de Saint-Aignan.

Grâce au procès et à la figuration des lieux ; le prieur obtient une carte matérialisant l’autorité traditionnelle du prieuré sur le terroir, forte de la légitimité du Parlement de Toulouse et approuvée sans le savoir par toutes les parties. C’est peut-être pour cette raison que la carte a été retrouvée à Fontevraud…

 

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