Castelferrus et Saint-Aignan en 1525

Elles nous permettent de voler. D’un coup d’œil, nous embrassons une région entière à haute altitude. Au gré de nos envies, nous pouvons descendre les méandres d’un ruisseau ou survoler un fort villageois puis contourner les arabesques ornant la porte du château pour aller se poser à l’ombre des arbres où, les remous bleutés de la rivière sont brassés par la roue du moulin. Le regard immergé dans le parchemin, le spectateur ressent cette indescriptible émotion de voir  – enfin – le passé ! Là, directement, avec infiniment plus de détails qu’aucun manuscrit ne donnera jamais…

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La vue figurée en détail

 

 

Un document exceptionnel

 

Le récit du procès-verbal nous donne un éclairage inédit de la nature des vues figurées et du contexte dans lequel elles advenaient. Le texte fait effectivement surgir plusieurs éléments caractéristiques et singuliers, qui semblent incohérents avec ce qu’on pourrait attendre d’un procès opposant deux petits villages du Tarn-et-Garonne. La vue de Castelferrus et Saint-Aignan est ainsi remarquable pour les quatre raisons suivantes.

Commanditée par la cour de Parlement de Toulouse…

 

Le premier signe d’étrangeté est la taille de la carte. Avec près de deux mètres de long sur un de large, ce n’est plus un document de travail, c’est une fresque. Les premières pages du procès-verbal nous donnent un élément de compréhension : la vue figurée de Castelferrus et Saint-Aignan a été commanditée par « Anthoine Durant conseiller du Roy nosthre sire en sa court de parlement a Tholose ». La vue figurée est donc un document judicaire produit par une cour de Parlement, rien de moins que le plus haut degré hiérarchique de la justice médiévale.

 

 

…pour accorder un conflit spatial

Une seconde particularité de cette vue figurée nous est donnée par la nature même du litige. Après tout, quel que soit le niveau de justice, un procès ne conduit pas nécessairement à la réalisation d’une carte. Comment justifier alors, la représentation graphique de ces deux villages, de leurs maisons, de leurs églises, des chemins les reliant et des ruisseaux parcourant le terroir ?

Grâce à la transcription du procès-verbal, l’avocat de Saint-Aignan nous apprend que le village de Castelferrus a ouvert sans autorisation un cimetière où les habitants ont pris l’habitude d’enterrer leurs morts délaissant l’église et le cimetière de Saint-Aignan. Le prieur considère que cette décision, illégale, lui porte préjudice.

Bien que le litige soit simple – le non-respect d’une procédure paroissiale – Castelferrus refuse pourtant de fermer son cimetière. Le prieur attaque donc en justice les habitants de Castelferrus représentés par leurs consuls et scindics pour obtenir l’application de la procédure paroissiale.

Face à la démarche purement administrative du prieuré, les habitants de Castelferrus opposent une logique bien différente : disposer d’une église et un cimetière est une question d’identité, une volonté d’indépendance. Mais cette revendication ancienne a connu de nombreux revers : c’est pourquoi, après deux échecs devant l’évêque et le Sénéchal, la stratégie des habitants de Castelferrus va changer. Puisqu’on ne peut gagner sur le fond, on va tâcher de contrer l’attaque du prieur sur la forme : l’argumentation des avocats de Castelferrus va dorénavant s’articuler autour des deux axes suivants :

La défense va d’abord s’employer à montrer que la distance entre Castelferrus et Saint-Aignan (955 cannes soit environ 1700 mètres) est trop grande pour permettre un fonctionnement optimal de la paroisse. Selon elle, cette distance constitue en premier lieu un risque pour une « grande multitude de peuple » qui doit faire le trajet à de nombreuses reprises. Leur objectif est donc d’« eviter les dangers et escandales quy sen pourroient ensuyvre parmy les chemin. » Le second argument de la défense va pointer l’impossibilité de faire le trajet de Castelferrus à Saint-Aignan, l’hiver par temps de pluie, car celui-ci serait couvert de boue et impraticable.

La défense de Castelferrus soumet donc à la cour de justice une question complètement différente de l’arbitrage en droit, demandé par le prieur. Elle pose en quelque sorte un problème de sécurité publique que la cour de parlement ne pourra trancher qu’en évaluant la longueur du parcours suivi par les paroissiens et en estimant le risque d’impraticabilité du chemin l’hiver par temps de pluie. Le procès entre Saint-Aignan et Castelferrus repose à présent sur des enjeux extrêmement concrets et cette fois-ci parfaitement géographiques. La représentation des chemins, des ruisseaux et la mesure des distances reportées sur une carte devient alors indispensable pour permettre au juge de trancher.

 

Un coût de fabrication extravagant

Plus que tous les autres critères, c’est pourtant bien le coût de la carte qui classe ce document parmi les pièces exceptionnelles : l’ensemble des deux procès devant le sénéchal et la cour de Parlement ont coûté au prieuré la somme de 4000 livres toulousaines. Le prix de la vue figurée s’élève, lui, à 2000 livres toulousaines.

Rapproché aux revenues du prieuré, la somme fait bondir : le montant de l’ensemble des dîmes perçues par le prieur chaque année ne dépasse effectivement pas 800 livres :

« Le proufit quil [le prieur] prend au borage, terres et possessions appertenans au prieur chescune annee ala somme de sept a huit cens livres toulousaines »

Par conséquent le montant de 4000 livres toulousaines représente entre cinq et quatorze années de revenus du prieuré. La réalisation de la carte à elle seule est l’investissement de trois à six ans d’économie. Pour le jeune prieur d’un monastère à reconstruire, conduire cette affaire en justice représente donc une somme considérable. Pour ne pas dire insupportable. D’où l’interrogation suivante : le prieuré a-t-il les moyens de financer cette opération ? Et sinon, qui lui fournit de tels moyens et dans quel but ?

Quelle que soit l’explication, il reste vrai que cette carte est précieuse et que la plus grande attention a été portée à sa réalisation comme à sa conservation. La vue figurée de Castelferrus et Saint-Aignan a effectivement fait l’objet d’une restauration ancienne et n’a pas été conservée sur les lieux, mais 400 km plus au nord, à l’abbaye de Fontevraud.

 

Un nouveau type de preuve

Un dernier aspect vient nous confirmer le soin particulier accordé à la vue figurée de Castelferrus et Saint-Aignan. Car ce n’est pas l’œuvre d’un peintre seul, il s’agit d’une « vue accordée ».

Le processus de concorde repose sur le choix de six témoins pour chaque partie. Ils vont avoir la mission d’observer la carte et de l’approuver. Chaque partie désigne ses témoins qui sont convoqués et reçus en audience à la cour : le commissaire leur présente leur mission et leur faire prêter serment. Lors de la présentation de la vue figurée par le peintre, les témoins ont la charge d’approuver la pertinence de la carte dans le but de constituer un document sur lequel pourra s’appuyer le jugement de la cour. En cas de désaccord sur les traits représentés, le commissaire demande au peintre et aux représentants des parties de faire une inspection complémentaire des lieux afin de lever l’opposition. Le processus de concorde s’achève par la déclaration du commissaire que toutes les parties ont approuvé la carte et qu’ils n’ont plus de contestations à exprimer. Il leur demande alors de la signer.

La force d’un verdict réside d’une part dans la clarté de la décision et d’autre part dans la reconnaissance qu’il va obtenir au sein des justiciables.

 

Transcription de la vue figurée

 

 

Les étapes de sa création

 

https://www.youtube.com/watch?v=LH0n8wKmGEU&list=PL80BF0375CC4EE1FA&index=3&t=0s
Cette animation réalisée par Rémy Porcar, retrace les étapes de la création d’une carte en 1525, commandée par un juge pour résoudre le conflit entre deux villages

 

 

Une procédure judiciaire standardisée

Le procès-verbal de la cour de Parlement décrit un processus de création en quatre étapes :

  1. Le choix des auteurs (peintre et arpenteur)
  2. La visite des lieux et la réalisation du croquis
  3. La validation du croquis par les témoins
  4. La finalisation et mise en couleur de la vue
 

 

 

Ni carte ni dessin : une plaidoirie

https://www.youtube.com/watch?v=8OUJhHF-SXE&list=PL80BF0375CC4EE1FA&index=1
Gaël Lebreton explique comment le choc des stratégies adverses donne naissance au paysage

La mission du peintre telle qu’elle est définie par le commissaire de la cour d’appel est de « faire vue des lieux contiencieulx ». Cela signifie qu’on n’attend pas de lui une représentation exacte de ce qu’il a vu lors de sa visite, mais bien qu’il sélectionne les éléments du paysage qui lui ont été indiqués par les représentants des parties, de façon que la carte intègre véritablement les enjeux géographiques du litige.

L’analyse de la carte et du texte du codex font ressortir quatre types d’objets conventionnels : L’habitat, les chemins, les ruisseaux et la végétation.

Une vue figurée n’est ni une carte, ni un dessin, c’est un discours. Une fois que nous avons validé la fiabilité du dessin et la nature des conventions, il nous faut encore comprendre pour chacun des motifs représentés sur la carte, sa raison d’être et les discussions dont il a fait l’objet. Cette troisième et dernière étape de notre méthode nous permettra de faire la part des informations exploitables de celles qui devront faire l’objet d’études complémentaires. La traduction de cette plaidoirie graphique va se jouer en trois manches : un argument par motif.

 

1ère manche : Les ruisseaux contre les chemins

La raison d’être de la vue figurée est la volonté de Castelferrus de faire reconnaître le préjudice pour ses habitants de parcourir la distance jusqu’à l’église paroissiale de Saint-Aignan. La vue figurée est donc d’abord une affaire de chemins. Anticipant le cas où l’argument ne prendrait pas, les consuls de Castelferrus avaient prévu de dramatiser l’enjeu en y ajoutant des barrières naturelles infranchissables qui bloqueraient le chemin une fois pour toute. C’est ainsi que le plan devient également une affaire de ruisseaux.

Cette stratégie a pour but, comme nous l’avons vu précédemment, de justifier l’appel sur la forme du verdict, devant le sénéchal qui s’est prononcé sur le fond, interdisant à Castelferrus d’implanter un cimetière.

Les chemins et les ruisseaux sont donc des éléments cruciaux de cette vue figurée. Mais, parce que la vérité des enjeux n’est pas là, leur représentation sur la carte va montrer une réalité toute différente au point de se retourner contre leurs initiateurs.

 

 

2eme manche : L’habitat, marqueur de légitimité

Après la mise en échec de leur stratégie spatiale suite à l’ajout des Esclapats sur la vue figurée, les consuls de Castelferrus vont faire évoluer leur discours : ils ne parlent plus de distances mais s’attachent à décrire l’habitat du village et à recenser la population avec l’objectif implicite de montrer que Castelferrus est aussi important sinon plus que Saint-Aignan. Cette nouvelle stratégie défensive va révéler le véritable objectif de Castelferrus dont l’ouverture du cimetière n’est qu’un aspect.

 

 

               Le château

Le premier type d’habitat, le plus visible, est constitué du château fort de Castelferrus et de l’église Saint Jean-Baptiste de Saint-Aignan. Ces deux édifices sont représentés à une échelle beaucoup plus grande que les autres maisons des villages, c’est donc ces deux bâtiments que l’œil voit en premier. De plus, ils sont dessinés dans leur intégrité, sans aucun contact avec les bâtiments voisins.

Dans l’univers mythique occidental, ce château fort, à lui seul, pourrait soutenir la candidature de Castelferrus comme siège de la paroisse : il ne fait aucun doute que son seigneur serait en mesure à la fois de construire une église paroissiale, protéger la population et garantir le bon fonctionnement des institutions.

               Le fort

Le peintre de la vue figurée a représenté sur la carte un second type d’habitat qui s’apparente à des villages fortifiés, l’un à Castelferrus, l’autre à Saint-Aignan. Dans les deux cas, il s’agit d’un ensemble de maisons individuelles disposées en cercle autour d’une place centrale.

Les consuls de Castelferrus veulent montrer ici la supériorité de Castelferrus à protéger ses populations et donc à abriter le siège de la paroisse de Saint-Aignan et Castelferrus.

Le quartier d’habitation

Le troisième type d’habitat représenté sur la carte est une série de maisons attenantes, disposées le long des chemins et de part et d’autre de la voie. Cet habitat est désigné sur la carte par le terme « barrys », mais le compte-rendu du procès parle également de « cartier » ou « quartier ».

L’enjeu est capital pour Castelferrus qui veut montrer sa supériorité numérique sur Saint-Aignan. Cela a deux avantages : d’une part l’importance de la population de Castelferrus renforce les risques liés à la distance en exposant « une multitude de peuple » au « danger ». D’autre part, l’importance numérique justifierait la requête de Castelferrus de devenir le siège d’une paroisse.

     L’habitat isolé

L’habitat dispersé est clairement reconnaissable par la représentation de maisons isolées. Il constitue le quatrième et dernier type d’habitat représenté sur la carte.

Dans la lutte d’influence que se livre Castelferrus et Saint-Aignan, les maisons isolées constituent un enjeu particulier. Effectivement une maison isolée n’est ni assimilable à un « barry » ni au « fort ». Elle n’est donc pas comptée dans le recensement des feux fournis par Castelferrus et ne pèse pas dans la compétition démographique entre les deux villages.

La seconde manche est emportée de façon écrasante par Castelferrus qui exploite habilement l’un de ses atouts pour soutenir sa requête en autonomie. La comparaison de l’habitat et de la population révèle les leviers d’un rapport de force entre villages, susceptible de remettre en cause l’autorité traditionnelle de Saint-Aignan sur Castelferrus (la puissance de la seigneurie, le niveau de justice, les fortifications, le nombre d’habitants, le nombre de paroissiens, la taille et les attributs de l’église). La population et la composition de l’habitat sont manifestement donc pas comptée dans le recensement des feux fournis par Castelferrus et ne pèse pas dans la compétition démographique entre les deux villages.

 

3eme manche : La frontière, démonstration du pouvoir

La constance de l’avocat du prieur à vouloir faire inscrire les limites de la paroisse alors que jamais les avocats des consuls ne précisent les frontières de leur propre village, nous montre que la convention graphique représentant les juridictions est le fruit de la volonté du prieur.

 

Sur la figure ci-dessus, la zone mauve correspond au territoire actuel de Castelferrus et la zone bleu-grise à celui de Saint-Aignan. La correspondance des lieux représentés sur la vue figurée avec les limites des communes est extraordinaire. Toute la partie supérieure, qui est intacte, s’arrête précisément sur ces bornes. Cela montre que la vue figurée de Castelferrus et de Saint-Aignan représente la paroisse de Saint-Aignan.

Grâce au procès et à la figuration des lieux ; le prieur obtient une carte matérialisant l’autorité traditionnelle du prieuré sur le terroir, forte de la légitimité du Parlement de Toulouse et approuvée sans le savoir par toutes les parties. C’est peut-être pour cette raison que la carte a été retrouvée à Fontevraud…

 

 

Pour en savoir plus…

Téléchargez l’article de Gaël Lebreton dédié à la vue de Castelferrus et Saint-Aignan de 1525

 
 

Gaël Lebreton. En pleine figure ! La représentation figurée de Castelferrus et Saint-Aignan (Tarn-et-Garonne) en 1525 : preuve et support de règlement judiciaire entre communautés villageoises